• Trois cent soixante-cinq jours à leur place.

    Trois cent soixante-cinq jours à leur place.

    Léa, treize ans. Parmi une cinquantaine d'autres noms, celui de ta fille, noir sur blanc, on ne peut plus officiel. Ta fille, disparue. A deux heures du matin, enlevée par des gens en noir, qui criaient des mots incompréhensibles, d'après les surveillants du collège. Des terroristes, d'après le gouvernement. Des terroristes, un internat, ta fille, et cinquante autres.
    Les larmes ne viennent même plus. Tu es juste à bout de forces, dans des bras compatissants, avec ton fils à côté, pâle, assis sur une chaise. Il sait, lui aussi, il n'a que sept ans, mais qu'est-ce que tu pouvais lui dire d'autre ? "Des gens sont partis avec ta sœur et les autres filles de l'internat, cette nuit."

    Il est sept heures du matin et la journée est déjà trop longue. L'enlèvement fait les gros titres de tous les journaux. Les chaînes d'information en continu on sorti leurs bandeaux flash et leurs éditions spéciales qui tournent en boucle. Tout ça te paraissait si loin, avant.
    Tu as signé quelques papiers, appelé pour dire que tu ne viendrais pas travailler, rassemblé tout ton courage pour parler à un journaliste sans craquer. Maintenant, tu sembles étrangement calme, et pourtant, au fond, tu as peur, tu es terrifiée. Terrifiée - terroriste.
    Trop d'annonces pleines de questions terribles auxquelles personne ne peut répondre.

    Il est neuf heures et le Président est venu te serrer la main et t'adresser quelques mots qui se veulent encourageants. Le jour s'écoule dans un brouillard de bruit et de mains serrées. Une seule chose tourne dans ta tête. Ta fille a été enlevée.

     

    Un grand vide s'installe. Plus de Léa bougonne le matin au lever, plus de Léa complice, plus de Léa, plus de Léa du tout. Souvent tu vas t'asseoir dans sa chambre, sur son lit, et tu prends son précieux téléphone dans tes mains, en songeant que si elle avait eu le temps de le prendre, elle serait peut-être là aujourd'hui.
    Tu te souviens des moments passés avec elle depuis sa naissance, et tu ne peux pas t'en empêcher, même si tu t'effondres en pleurs juste après.
    Mais surtout, tu as peur, encore et toujours. En une semaine, tu as eu le temps d'imaginer le pire. Tu as déjà entendu parler de cette organisation terroriste, avant. Tu sais de quoi ils sont capables.

     

     

    Un mois est passé. Un mois d'appels passés à diverses associations qui pourraient t'aider. Trente jours d'inquiétude. A part une vidéo pleine de menaces au début de l'attente, pas de nouvelle. Les réseaux sociaux s'enflamment, les gens paraissent vraiment avoir envie de faire bouger les choses. L'espoir vous anime, toi et ta famille, Léa va revenir.

     

     

    Trois mois. L'ont-ils mariée de force ? Violée ? Entraînée à tuer ? Utilisée comme bombe humaine ? Elle n'a que treize ans, elle est si jeune ! Si jamais elle revient, dans quel état sera-t-elle ?
    Son absence te pèse. Ton fils s'inquiète. Il ne veut plus s'endormir sans veilleuse, après avoir bien fermé la porte et les volets.
    Tu n'aurais pas dû l'envoyer en internat. Tu aurais pu te débrouiller autrement, l'emmener tous les matins et la reprendre tous les soirs... Mais non, tu secoues la tête en te disant que ça n'est pas à imaginer.
    Les réseaux sociaux se sont tus. Les médias aussi. Une ou deux personnes, de temps en temps, rappellent l'existence de cette cinquantaine de jeunes filles retenues par des terroristes. Le gouvernement, lui, ne donne plus de nouvelles, sauf celles de son impuissance face à une telle situation. On ne sait où elles sont. On ne sait si elles sont encore en vie.

     

     

     

     

    Huit mois. Alors que tous les croient mortes, une rumeur de libération proche te parvient. Mais les jours passent, et plus rien. Tu apprends que plus de mille femmes, aussi bien des fillettes que des mères, ont été enlevées. Ça aurait pu être toi aussi.
    Personne ne bouge, ils ont pris ta fille, ils ont pris vos filles, et personne ne tente quelque chose, personne ne dit rien.

     

     

    Trois cent soixante-cinq jours et toujours rien. Tu ne t'habitues pas au vide laissé par le départ de ta fille. Tu refuses de la croire morte, pourtant chaque jour qui passe vous éloigne un peu plus l'une de l'autre.Tu désespères de la retrouver un jour. Avant, ce terrorisme te paraissait si loin.
    Et tu supplies le monde pour qu'il te rende ta fille en vie.

     

    Dans la nuit du 14 au 15 avril 2014, 279 jeunes filles nigérianes, âgées de 12 à 17 ans, étaient enlevées par le groupe islamiste Boko Haram, de leur lycée à Chibok. 
    Un an après, plus de 200 lycéennes n'ont toujours pas été retrouvées. Et si votre fille se trouvait parmi elles ? N'auriez-vous pas envie que le monde fasse quelque chose pour les retrouver ? A quel point la douleur de l'absence et l'inquiétude vous envahiraient-elle ? Imaginez l'horreur que vivent les jeunes filles.
    Ne rien dire, c'est accepter que l'on puisse penser que les filles n'ont pas le droit à l'école, c'est accepter, petit à petit, l'oppression, mais aussi la souffrance de ces filles et de leurs familles.
    Ces filles ne doivent pas tomber dans l'oubli. Sont-elles mortes, sont-elles vivantes ? Peut-être qu'il n'est pas trop tard, en tout cas, nous devons réveiller cet espoir.


  • Commentaires

    7
    Vendredi 17 Avril 2015 à 19:27

    Merci, Gwénaëlle ! J'aime les écrire :)

    6
    Vendredi 17 Avril 2015 à 15:58

    Très joli et poignant... J'aime tes textes engagés ;)

    5
    Mercredi 15 Avril 2015 à 20:38

    Si seulement !

    4
    Mercredi 15 Avril 2015 à 20:21

    Une bonne façon de faire bouger les gens!

    3
    Mercredi 15 Avril 2015 à 19:21

    Merci pour votre lecture et vos commentaires.

    Iolka, je suis pareil, mais j'en ai assez de me sentir impuissante :)

    2
    Mercredi 15 Avril 2015 à 18:37

    Wow... C'est puissant, ça fait mal. Déjà un an... Je me sens à la fois impuissante et nulle de ne rien faire ^^'

    1
    Mercredi 15 Avril 2015 à 17:58

    Merci de ce texte poignant... La mémoire reste chauffée à blanc. 

     

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