• Decrescendo

    Berlin - vers East Side Gallery

    Je suis arrivée dix minutes en avance sur le parking dimanche, je n'étais ni la première ni la dernière. Le cœur un peu lourd, j'aurais pu partir à Londres et me voilà en direction de Berlin. C'est pas si mal, nous disent ma mère et les parents de M., si vous voulez, on part à votre place. Concert de roulettes d'une quarantaine de valise à l'aéroport d'Orly, et ma recroquevillitude-mauvaise humeur juste au moment du décollage. La vieille dame qui nous accueille s'appelle Edith, enfin c'est ce que j'ai compris, elle parle lentement pour qu'on comprenne et on balbutie nos souvenirs de cette langue pendant quelques minutes tous les soirs, très peu parce qu'on s'en rend compte, on ne sait pas parler allemand. On marche des heures et des heures dans une ville en reconstruction en chantant des chansons qui restent en tête, on marche tellement qu'on s'habitue et que nos pieds ne sont plus aussi douloureux qu'au début. On s'habitue à beaucoup de chose, à dire ce qu'on veut parce que les gens ne comprennent pas, à dire "sorry" dans le DDR Museum bondé, on a juste un peu de mal avec les sandwiches salami-concombre, alors on fait des cadeaux aux SDF et on goûte la Currywurst et le McDo. On parle guerre mondiale, morts, division de l'Allemagne et blocus de Berlin, chute du Mur et réunification avec des guides plus ou moins à nos goûts. On fait les L et on sort nos livres presque à chaque trajet. Les profs sont plutôt détendus et l'ambiance est bonne, on se sent à notre place parce qu'on est cinq amies et que le nombre compte pour s'imposer. Parfois, c'est presque la bagarre pour s'assurer une place assise dans le RER mais ça se calme vite. Ausstieg, links, crachote-t-il. Les wagons vides du métro nous font sourire, les bus et trams bondés un peu moins. Le soir, on salue Mamie Edith et on s'écroule sur nos lits jusqu'à l'heure du dîner. Dans les premiers jours, à 21h30 on dort déjà.

    Decrescendo


    A partir du deuxième jour, j'ai l'impression de vivre quelque chose dont je me souviendrai pendant longtemps. Mais on est quarante et c'est trop pour moi alors pour le reste de la semaine je m'isole du groupe, je reste au milieu des gens mais dans ma tête je prends de la distance. C'est un moyen de survie, je me dis, en marchant devant mes amies, les cheveux trempés par la pluie froide du matin qui ne veut plus s'arrêter, un moyen de ne pas perdre la raison. Ils parlent tout le temps, ils crient, ils font du bruit. Et moi je ne dis rien. "C'est difficile, les élèves comme toi, tu sais. On ne sais jamais ce que tu penses." me dit mon prof d'histoire, après la soirée à la Porte de Brandebourg. "Je ne t'ai jamais entendue rire comme ça", rajoute-t-il, amusé. Une autre prof, celle qui depuis trois ans me reproche sans cesse mon manque de participation sur mes bulletins, confie qu'elle avait les mêmes appréciations. Ça me fait réfléchir et je trouve ça idiot de reproduire la même chose. Je me motive à parler un peu plus, c'est le dernier trimestre, c'est ma dernière chance.

    Le samedi soir, on reprend l'avion avec l'envie de revenir parce que Berlin a beau être moche pour le moment, il y a un truc, et on n'a pas réussi à le définir, qui nous a fait apprécier cette ville. On reviendra, et on apportera du vrai pain et du vrai fromage à Mamie Edith, parce que ça nous a vraiment manqué, bien plus que nos familles (on grandit?).
    Dans le bus qui nous ramène au parking, la pression du bac se pointe à nouveau, en même temps que la pluie dehors. On a beau avoir beaucoup marché, on nous a offert une vraie semaine de repos, loin des examens, des manifestations, des conflits, de la violence et  des attentats. Le retour est dur, d'ailleurs je n'ai pas rangé ma valise.

    Berliner Dom


    La semaine qui suit est légère, mais l'apocalypse se déclenche vendredi soir à 16h, parce que le coeur de M. se casse en mille morceaux. A deux on l'a calmée, mais à 17h30, en face de celle qu'on appellera désormais son ex, elle me balbutie je fais quoi dis je fais quoi, je fais quoi aide moi je fais quoi. Elle décide et cinq minutes plus tard elle hurle c'est pas juste, c'est pas juste, c'est pas juste. Elle parle comme si elle avait trop bu mais elle est juste ivre de chagrin. Deux de ses amis arrivent et la calment. Elle dit je sers à rien, j'embête tout le monde, je suis bonne à passer sous une voiture ou non tiens j'ai qu'à prendre ma boite entière d'antidépresseurs, non laissez-moi mon père m'attend, j'ai plus rien à vivre de toute façon, et j'écoute les autres la rassurer, la consoler en me disant comme ils parlent bien. Je rentre chez moi et j'explose avant d'être dans ma chambre, j'explose tellement fort que ma grand-mère appelle le lendemain pour savoir si je vais bien. Peur, inquiétude, dégoût de ne pas avoir trouvé les mots, les gestes qu'il fallait. Comme toujours. Les phrases rassurantes de mes parents, puis la solitude, lourde, pesante, écrasante qui me vient à l'esprit. Je suis seule et cette fois c'est trop dur à supporter, je textote mais ça ne marche pas et je me sens encore plus seule. Tant pis, ça passera. Puis je réfléchis et je me dis qu'au fond on est tous un peu cassés, que leurs parents sont séparés, que son père est mort, qu'elle sort d'une longue histoire de harcèlement, qu'il y en a des tonnes comme ça et qu'aller bien dépend seulement de nous. Peut-être faudrait-il que j'arrête de réfléchir autant. La prochaine fois, je vous raconterai comment ça va mieux.

    DecrescendoLe Petit Prince Le repas de rêve ♥

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    P.S.: Je lis To Kill a Mockingbird (Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur) de Harper Lee. Je ne l'ai pas fini mais je vous le conseille quand même, c'est vraiment bien.

     


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