• [Concours 6] Participation de RebelleReader

    Les après-midi chez ma grand-mère paternelle avait quelque chose d’une cérémonie royale. Mon petit frère et moi-même attendions la fin de nos journées d’école avec impatience, mais peut-être pour d’autres raisons que les 99% des camarades. Notre grand-mère venait nous attendre devant la grille et nous rentrions à pied tous les jours. Sur le palier de sa grande maison victorienne, c’était à notre tour de patienter le temps qu’elle trouve les clés dans son sac à main. Nous rentrions tous les trois, et je pouvais enfin sentir l’odeur envoûtante qui venait de la cuisine à toute période de la journée, peu importe la saison, sans que personne ne cherchât un jour comment la maison pouvait embaumer comme telle durant toute la journée. Personnellement, si on m’avait demandé j’aurai répondu que les meubles de Mamie en étaient imprégnés.

     

    Nous nous asseyions autour de sa table et elle allait chercher ce pourquoi elle était la meilleure des grands-mères. Selon son humeur, nous avions droit à des clafoutis, des brownies, des tartelettes à la framboise, des Paris-Brest, des cookies à la cannelle, des muffins au chocolat et à la pistache, des croque-monsieur à la pomme, du fromage blanc au caramel au beurre salé, des crêpes. Nous étions pour ainsi dire les rois quand Mamie s’absentait quelques minutes le temps de ramener ces gourmandises. Tous ceux qui y avaient un jour goûté pouvaient témoigner du talent unique de cuisinière de cette femme très appréciée dans son quartier. Autour de ce festin, Mamie nous posait des questions sur notre interminable journée, nous lui répondions la mâchoire et le palais sur le point d’exploser de mille saveurs et de mille sensations de douceur.

     

    • Nous avons appris les couleurs en anglais aujourd’hui, répondis-je une fois au regard curieux de Mamie. Si une chose pouvait qualifier ma grand-mère autrement que « meilleur pâtissière du monde entier », il y avait bien « la plus sujette à la curiosité d’apprendre », car dès qu’elle trouvait une solution à un problème de mathématiques, qu’elle apprenait une formule chimique ou qu’elle lisait un poème que mon petit frère devait apprendre, elle pouvait être prise d’un enthousiasme débordant.

    • C’est important les couleurs, on devrait les apprendre de toutes les langues dès notre plus jeune âge, et ainsi nous pourrions communiquer avec le monde entier rien qu’en parlant d’un arc-en-ciel !

    • Oui, enfin, Mamie, l’anglais c’est assez difficile comme ça…

    • Ma chérie, apprends toujours à compter sur tes doigts avant de compter sur les autres, tu n’en sortiras que plus heureuse plus tard. D’ailleurs, avec cette langue, tu pourras m’emmener sur la côte de l’Angleterre, ça me ferait très plaisir de pouvoir saluer ton grand-père depuis l’autre rive, s’extasia-t-elle innocemment.

     

    La mère de mon père pouvait relever nombre de défis, elle avait battu un cancer même, et avait réussi à garder une maison flambant neuve avec sa seule motivation, mais elle parlait très rarement de son mari, décédé quand son dernier enfant n’avait encore que quatre années en 2023. Papi n’avait connu aucun de ses petits-enfants, mais mon père m’avait déjà confié qu’il en gardait des souvenirs qui lui laissaient penser que ça aurait été son plus grand rêve. J’avais demandé un jour à ma grand-mère comment était-il, à quoi il ressemblait. D’un regard plongé vers un endroit que plus personne ne pouvait atteindre, elle me raconta que Papi fut un homme plein d’espoir et d’amour. Il aimait ses enfants et les protégeaient comme si sa vie ne valait pas le coup si l’un d’entre eux n’était pas heureux.

     

    Il n’était pas très costaud sur les photos de famille de ce passé, mais il paraissait réellement le pilier de la famille. A sa mort, beaucoup avait accompagné la famille dans son deuil, ma grand-mère avait paru inconsolable et quand les médecins lui avaient annoncés la nouvelle catastrophe, elle s’était opposée de toutes ses forces. La cicatrice dans sa nuque qu’elle gardait de cette terrible épreuve était l’ultime faveur que lui avait donnée la vie, la confirmation qu’elle avait relevé la tête.

     

    • Elle n’a rien pu faire pour son mari, mais elle a tué cette saloperie, avais-je entendu ma mère proclamé comme si ça avait été toute la famille qui s’y était mis.

     

    Les années avaient passé, les souvenirs s’étaient réfugiés dans un espace bien connu de ma grand-mère, qu’elle gardait précieusement et qui ne donnait la preuve d’existence seulement à quelques repas de Noël quand la famille était réunie. Cependant, j’avais toujours espéré qu’elle m’en dît plus au cours d’un des magiques goûters. Je ne m’habituerai jamais à l’atmosphère qui régnait dans le salon quand elle nous regardait manger, l’appétit rassasié par ce qu’elle pouvait apprendre de nous, de nos études quotidiennes. Un simple documentaire à la télévision ne lui suffisait pas, il fallait qu’elle demande plus de détails à l’un de nos parents quand ils venaient nous chercher sur le retour de leur travail.

     

    Quand il s’agissait de l’anglais, elle était animée par un regard solennel, un sentiment de solitude passait fugacement sur son visage. C’est ainsi que je lui voyais une grandeur d’âme, son passé la rattrapait toujours, inlassablement. Si ça faisait son bonheur, ça, je ne le savais guère. Mais son expression m‘avait toujours paru comme une prisonnière regrettant sa maison.

     

    • Mamie, pourquoi tu voudrais aller si loin pour faire coucou à Papi alors que tu peux le faire ici, sans partir loin de nous ? demanda mon petit frère soucieux. Tu ne veux plus nous voir ?

    • Bien sûr que non, Gaëtan. Ne dis pas de bêtises, le rassura-t-elle avec son sourire le plus apaisant. Jamais je n’arrêterai de vous cuisiner de bons petits plats ni partirai loin de toi. Je serai toujours là, mais si je me rapprochai de là où ton grand-père a vécu, je serai vraiment contente.

    • Il a vécu sur la côte de l’Angleterre ? m’étonnai-je. Je n’ai jamais entendu maman ou papa dire quoi que ce soit sur cette histoire…

    • Ludivine, ma petite fille, tu serais au courant si ça avait été le cas, gloussa Mamie. Ton grand-père a vécu son enfance en Normandie, et avait l’habitude d’aller pêcher dans la Manche avec son père. Il m’a emmené sur son bateau jusqu’en Angleterre en 2014. Je devais avoir à peine vingt ans à l’époque.

    • Oh ! Tu ne nous l’avais jamais dit. Vous vous êtes rencontrés quand vous étiez très jeune alors ? la questionnai-je alors avec un grand intérêt pour les histoires d’amour.

    • Oui, je n’ai jamais connu que ton grand-père, il a été l’homme de ma vie. Mon premier et dernier amour.

    • Beurk ! C’est pas cool vos histoires de filles, se détourna Gaëtan.

     

    Mon petit frère n’a jamais eu la fibre romantique ni la curiosité de s’approcher des filles pour autre chose que jouer au foot. Tant mieux dans un sens. Il s’orienta vers sa petite voiture volante et continua son cookie aux éclats de noisettes du jour en commandant le jouet et émettant des bruits de moteur.

     

    • Comment vous vous êtes rencontrés avec Papi ?

    • Sa famille était voisine avec celle du mari de ma grande sœur. Après leur mariage, j’ai été invité à passer l’été chez eux. Ma sœur était déjà enceinte de votre grand-oncle Baptiste. Hugues était le cadet de la famille Bastien. Le premier jour où je l’ai rencontré, c’était dans le salon de ma sœur. Un matin je me réveille, j’étais en chemise de nuit, je descendais les marches de l’escalier et j’entendais bien les voix en bas. J’attendais un peu, pour reconnaître qui parlait. C’était une conversation entre mon beau-frère Charles et un homme. J’avais des doutes si je devais descendre les interrompre ou si je devais attendre qu’il parte pour aller prendre mon petit-déjeuner. Ma sœur, la coquine, avait l’air d’avoir prévu son manège, elle me croisa et me tira de suite par la manche pour que je rejoigne le salon. Elle m’a alors présenté à Hugues, et j’ai compris que ce n’était pas la première qu’ils parlaient de moi entre eux. Le jeune homme qui était devant moi avait le visage complètement… ouvert, je ne peux pas dire mieux, ricana-t-elle. Il gardait sa bouche ouverte comme s’il était face à un extra-terrestre.

    • Ou à la plus belle femme qu’il est rencontré… soufflai-je discrètement.

    • Je ne pense pas avoir été une si belle femme que cette démonstration pouvait le faire croire, enfin. J’ai d’ailleurs vite compris que le charme de votre grand-père était dans son humour ! Il essayait toujours de faire rire la galerie, et me soutirer quelques sourires. Oh bien sûr je lui en donnais volontiers, mais j’étais sur mes gardes. J’entendais bien ma sœur et son mari parlait d’union, de temps qui passe, de mariage, d’enfants. Je n’ai jamais eu l’occasion de me divertir à l’époque, toute attelée à la tâche de venir en aide à mes parents. Je travaillais déjà à mes seize ans, je n’ai pas été longtemps à l’école, mais jamais je ne regrettais quand ma mère me remerciait de lui donner mon salaire. La vie n’avait pas gâté notre famille.

    • Mais ta sœur avait un mari, elle ne pouvait pas aider aussi ?

    • Elle le faisait, mais ce n’était pas une excuse pour que je ne donne pas un coup de main aussi. Mon père était au chômage et il n’a jamais eu une bonne relation avec nous. Seule ma mère nous éduquait et je lui devais tout. Hugues le savait, mais il était décidé de me conquérir.

    • Comment votre histoire a marché alors ?

    • Je suis repartie chez moi, chez ma mère en Bourgogne. J’ai appris que durant les derniers mois qui était passés entre l’été et mon retour, Hugues avait versé une certaine somme à ma sœur pour que je ne manque de rien. Il travaillait de côté pour payer ma part, et j’ai pu arrêter le travail au Buffalo Grill.

    • Il a fait ça !?

    • Bien sûr. Je ne l’ai pas appris tout de suite, il avait demandé à ce que ce soit gardé secret, déclara-t-elle. Il avait peur de ma réaction. Je suis retournée chez ma sœur dès que j’ai appris, et quand je l’ai revu, c’était comme si nous nous étions jamais vraiment quitté. Il m’a avoué qu’il avait passé beaucoup trop de temps à penser à moi, sans pouvoir me voir. Je lui ai promis qu’il était toujours dans mes pensées, et il m’a donné mon premier baiser.

    • C’est trop romantique… fondis-je, plongée dans mes rêves, imaginant la scène comme si elle était sous mes yeux.

    • Vroum vrouuum ! répondis mon petit frère.

    • Oui, oui. Vos parents ont aussi une belle histoire, tu n’auras qu’à demander à ta mère de ce qu’il s’est passé en 2039, quand elle et Jeremy étaient à New-York pour l’inauguration de la première moto volante, assura Mamie. D’ailleurs je crois que Margaux est arrivée, j’entends le chien clapper derrière la porte.

     

    Quand elle se leva pour quitter la pièce, je me jetai dans ses bras. Elle n’eut pas peur, elle me serra fort elle aussi.

     

    • Je t’aime fort Mamie, affirmai-je. Je te promets de t’emmener en Angleterre quand je serai plus grande.

    • Oui, ma chérie. On ira tous ensemble. Je t’aime ma belle, tu grandis si vite.

     


    Tags Tags : , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :